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Blake (William) : Voir un monde dans un grain de sable

To see a World in a Grain of Sand
And a Heaven in a Wild Flower,
Hold Infinity in the palm of your hand
And Eternity in an hour.

Voir un monde dans un grain de sable
Et un paradis dans une fleur des champs,
Tenir l'infini dans la paume de ta main
Et l'éternité dans l'heure présente

William Blake. Auguries of Innocence (Augures de l'innocence) écrit en 1803 mais publié posthume en 1863

Novalis : Hymnes à la nuit (extrait)

Vers le bas je me tourne, vers la sainte, l’ineffable, la mystérieuse Nuit. Le monde est loin - sombré en un profond tombeau - déserte et solitaire est sa place. Dans les fibres de mon coeur souffle une profonde nostalgie. Je veux tomber en gouttes de rosée et me mêler à la cendre. - Lointains du souvenir, souhaits de la jeunesse, rêves de l’enfance, courtes joies et vains espoirs de toute une longue vie viennent en vêtements gris, comme des brouillards du soir après le coucher du soleil. La Lumière a planté ailleurs les pavillons de la joie. Ne doit-elle jamais revenir vers ses enfants qui l’attendent avec la foi de l’innocence ?
Novalis, Hymnes à la nuit

Dupin (Jacques) : La ligne de rupture

Il s'en faut d'un effondrement, d'une dérive souveraine
la surface du jeu, l'alternance et l'altération
c'est la peau du dehors qui se retourne et nous absorbe
analphabètes pour les feuilles, détachés de tout arriéré scintillant
qu'on expulse de soi avec la tourbe, les viscères
et les choses attisées, la nuit, et les hardes de couleurs
la loupe asphyxie son maître, la fenêtre donne sur le talion

Le sang sur le mur pour ne pas le voir
attenante aux travaux des confins l'hilarité comme sa pelle raclait le fond
cassait le sens après l'incorporation de la marche à l'étendue œufs couvés 
par le sable et la peur comme si le désert intermittent l'aveuglait
au couperet de toute balance les éclats du linge et le sang contradictoire

Acquiesçant pour disparaître, ou revenir, défalqué de la somme
d'une seule coulée froide quand les parois se sont concertées
le corps traversé mûrit, le corps appliqué s'élève
comme si jouait la solidarité du crime
nous ne nous trompons pas écrivant, n'écrivant que
les otages jumeaux dont l'intervalle est un masque
le dur axiome du levain, ce que le soc soulève de futur

Détruire l'écriture de cet espace oppressif et se perdre en l'écrivant
pour l'indivision dans le feu contre la léthargie des sources la carrière
les miettes du festin sont debout sur la nappe irréprochable
mimant ce qui rend exemplaire son exécration, le je plural et harcelant, décimé
il se mêle à l'eau limoneuse des parcelles incorruptibles
dans la chambre contigüe son sacrifice ou son sommeil, et le reflux
les blocs appareillés à leur suite, et soustraits à l'interprétation

Débarcadère de chaque chose et son hermétique fraîcheur
le tout-puissant affleurement dont tu assures la mobilité
l'aven comblé nous glissons jusqu'aux bords qui n'existent pas
une clarté vipérine une chaleur inachevée
nous sommes seuls, et nombreux, là, attestant une faiblesse de la langue
l'étalement de la question comme un champ de fleurs
nous errons dans le froid de plusieurs soleils

La traversée qui nous scande, la trajectoire qui nous mesure
glène, au fond de son enroulement, ce qui dormait, et brûle
depuis que les portes s'ouvrent à ce tremblement de l'air
exultant de n'être pas l'horizon fossilisé d'un livre
nous, la mesure de la traversée, la scansion de la trajectoire
notre discordance convoite une illisibililé clignotante
alentour il y a le feu qui fait rage et les choses dessinées

Précipitée du dehors, étant du dehors la force, ou la loi, fourvoyée
de la masse enchevêtrée des lignes le brusque arrachement qui nous apaise
dérapage lassitude sur l'anneau consumé nous rapprochant de la courbe déclive
même enlevé sur une hanche de déesse, même en configurations purifiées
dans l'espace retourné comme une glace vide véridique
un éparpillement de l'autre à l'infini jusqu'à l'adéquation du nombre au non-sens
et le vent qui renâcle et s'épuise dans l'élargissement de la nuit

Surgir de l'effacement d'une trace illégitime
nos corps échangés se taisent, grandir est indifférent
l'orage fraye un chemin parmi les violettes atroces
allégresse, crève-cœur, du recommencement
de la limite fractionnée que la perte de la vue transgresse
dans la vigne où nous commencions d'être ensemble
les yeux plissés devant une couture sans couleur

L'exclamation qui courbe la vitre favorise un dernier éclat
la vitre et le vide afin que leur proie se dessine
joueur à la lisière du soupçon pour accueillir toutes les versions du geste
et affilié à ce qui n'est encore que lambeaux d'une gomme anxieuse
éclairs de chaleur entropie figure au timbre de plus en plus las
le rocher qui obstrue le sens n'est qu'un nuage désœuvré qu'on traverse
les blés mûrissent en une nuit, le surcroît de la douleur

Jusqu'aux ongles jusqu'à leur niaise férocité
en deçà les courbes grandissent les lignes s'oblitèrent
dans la logique du récit la pierre désirable roule au torrent inintelligible
inscrite en faux dans le contexte harassé qui la broie
notre troupe aux termes d'un vieux pacte évaporé
simplement la terreur d'écrire malgré l'inflexion du soir
le signe, qui nous force à l'écouter hors de toute saisie

L’air ou l'ouvrage persistant, de ses mains taciturnes, de ses mains torrentielles
il n'y a qu'une barrière à renverser pour que le proverbe s'érige
sculpté par la foule, transpirant le vide qui la désaltère
le brin d'herbe ne dit rien de plus aux dents agacées que ce plus
qui suspend les hostilités pour jouir
du seul affleurement qui fonde — le futur, la monstruosité
tellement tendue que j'éclate

Sa naissance était de mots très simples et de coups de feu isolés
sommes-nous la part éloignée de son dénuement le givre furieux le sommeil
une peau si fine sur le monde qu'elle tient en échec le feu
s'inscrivant comme un don du soleil au cratère de sa blessure
la lame - encore qu'il n’y ait rien que l'obscurcissement du soleil
mais j'aime le goût de la terre en dessous et plus bas la voix féminine
réfractant la tendresse des hautes parois incohérentes, leur verte fragilité

Nous marchons avec discernement la bouche ensanglantée
c'est le flou de l'auvent qui déjà nous blesse, le feu qui nous chasse
si haute est la nuit que nous sommes dans l'ignorance
l'émerveillement comme à la frontière d'un territoire excessif
après l'incorporation de la marche à l'étendue
d'un feu désaltérant de souches la cendre est blanche à nos pieds
à peine la clarté que laisse la mer en se retirant

Jacques Dupin, La ligne de rupture. Une copie manuscrite fut dédicacée à Joan Mitchell le 17 août 1971

Hugo (Victor) : Ce siècle avait deux ans

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi. -
Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d'amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée,
Ange qui sur trois fils attachés à ses pas
Épandait son amour et ne mesurait pas !
Ô l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie !
Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse
Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,
Comment ce haut destin de gloire et de terreur
Qui remuait le monde aux pas de l'empereur,
Dans son souffle orageux m'emportant sans défense,
A tous les vents de l'air fit flotter mon enfance.
Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants,
L'océan convulsif tourmente en même temps
Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage,
Et la feuille échappée aux arbres du rivage !
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
J'ai plus d'un souvenir profondément gravé,
Et l'on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux,
Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,
Pâlirait s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde,
Mon âme où ma pensée habite, comme un monde,
Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté,
Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
Et quoiqu'encore à l'âge où l'avenir sourit,
Le livre de mon coeur à toute page écrit !
Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur
Dans le coin d'un roman ironique et railleur ;
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie
D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,
Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !
D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais,
Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais.
L'orage des partis avec son vent de flamme
Sans en altérer l'onde a remué mon âme.
Rien d'immonde en mon coeur, pas de limon impur
Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur !
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,
A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple,
Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,
Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;
Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !

(Recueil : Les feuilles d'automne)