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Rilke (Rainer Maria): L'amour qui lie un être humain à un autre

L'amour qui lie un être humain à un autre : c'est là peut-être ce qui nous fut imposé de plus difficile, la tâche suprême, l'épreuve finale, le travail dont tout autre travail n'est qu'une préparation. C'est pour quoi les jeunes gens ne peuvent aimer, eux, les débutants en toute chose: ils doivent l'apprendre. De tout leur être, de toutes leurs forces, rassemblés autour de leur coeur solitaire, angoissé, et qui bat d'une haute attente, ils doivent apprendre à aimer. Mais un apprentissage est toujours une longue période close; ainsi l'amour, pour celui qui aime, demeure longtemps et jusque bien avant dans la vie, une solitude, un esseulement plus intense et plus profond.
Aimer, ce n'est rien tout d'abord de ce qui s'appelle s'épanouir, s'abandonner et s'unir à un autre être (que serait donc une union du confus et de l'inachevé - et dépendant encore ?). C'est pour l'individu une noble invite à mûrir, à devenir quelque chose en soi, à devenir un monde, à devenir soi-même un monde pour l'amour et le profit d'un autre; c'est une haute exigence impérieuse, quelque chose qui en fait un élu et l'appelle travailler à de vastes desseins.
Un devoir : travailler à soi-même, "prêter l'oreille et brandir le marteau jour et nuit", voilà l'unique sens que devrait revêtir aux yeux des jeunes gens l'amour qui leur est donné. La confidence, ni l'abandon, ni aucune des formes du commerce amoureux ne sont pour eux - qui en sont pour longtemps encore à épargner, à rassembler. Elles sont l'étape finale ; elles sont cela peut-être à quoi les vies humaines, aujourd'hui encore, peuvent à peine parvenir.
Lettres à un jeune poète.

Rilke (Rainer Maria) : Par les antiques aqueducs

Par les antiques aqueducs, des eaux vives infiniment arrivent dans la grande cité, dansent sur des places nombreuses au-dessus des blanches vasques de pierre et s'épanchent en de larges et profonds bassins, murmurantes au long du jour, puis haussant avec la nuit leur murmure, la nuit d'ici qui est vaste et pleine d'étoiles et tout adoucie de brises. Et il y a ici des jardins, des allées et des escaliers inoubliables, des escaliers conçus par Michel-Ange, des escaliers disposés à l'image des eaux glissant au long d'une pente et qui font naître, en leur ample chute, une marche d'une autre marche, comme la vague naît de la vague.
Lettres à un jeune poète. p. 65, à propos de Rome.

Rilke (Rainer Maria) : Qui nous dit que tout disparaisse?

Qui nous dit que tout disparaisse?
de l'Oiseau que tu blesses,
qui sait, s'il ne reste le vol,
et peut-être les fleurs des caresses
survivent à nous, à leur sol.

Ce n'est pas le geste qui dure
mais il vous revêt de l'armure
d'or - des seins jusqu'aux genoux -,
et tant la bataille fut pure
qu'un Ange la porte après vous.

Poèmes français (écrits en français) 1919

Rilke (Rainer Maria) : Mein Leben is nicht diese steile Stunde. Ma vie n'est pas cette heure abrupte

Mein Leben ist nicht diese steile Stunde,
darin du mich so eilen siehst.
Ich bin ein Baum vor meinem Hintergrunde,
ich bin nur einer meiner vielen Munde
und jener, welcher sich am frühsten schließt.

Ich bin die Ruhe zwischen zweien Tönen,
die sich nur schlecht aneinander gewöhnen:
denn der Ton Tod will sich erhöhn—

Aber im dunklen Intervall versöhnen
sich beide zitternd. Und das Lied bleibt schön.

Ma vie n’est pas cette heure abrupte
vers quoi tu me vois me hâter.
Je suis un arbre devant mon décor,
je ne suis que l’une de mes nombreuses bouches,
et parmi elles celle qui se clôt la première.

Je suis la pause entre deux notes
qui s'harmonisent à grand peine :
car la note de la mort veut monter plus haut.

Mais durant l'obscure pause elles s'accordent
toutes deux frémissantes. Et le chant reste beau. 

Rainer Maria Rilke. Das Stundenbuch, Le Livre d'heures (1899)

Rilke (Rainer Maria) : Lettre à un jeune Poète (préface)

Une seule chose est nécessaire: la solitude.
La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font.
S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être près des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays.
Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d'événements auxquels vous pouvez prendre part.
Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.