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Rilke (Rainer Maria): L'amour qui lie un être humain à un autre

L'amour qui lie un être humain à un autre : c'est là peut-être ce qui nous fut imposé de plus difficile, la tâche suprême, l'épreuve finale, le travail dont tout autre travail n'est qu'une préparation. C'est pour quoi les jeunes gens ne peuvent aimer, eux, les débutants en toute chose: ils doivent l'apprendre. De tout leur être, de toutes leurs forces, rassemblés autour de leur coeur solitaire, angoissé, et qui bat d'une haute attente, ils doivent apprendre à aimer. Mais un apprentissage est toujours une longue période close; ainsi l'amour, pour celui qui aime, demeure longtemps et jusque bien avant dans la vie, une solitude, un esseulement plus intense et plus profond.
Aimer, ce n'est rien tout d'abord de ce qui s'appelle s'épanouir, s'abandonner et s'unir à un autre être (que serait donc une union du confus et de l'inachevé - et dépendant encore ?). C'est pour l'individu une noble invite à mûrir, à devenir quelque chose en soi, à devenir un monde, à devenir soi-même un monde pour l'amour et le profit d'un autre; c'est une haute exigence impérieuse, quelque chose qui en fait un élu et l'appelle travailler à de vastes desseins.
Un devoir : travailler à soi-même, "prêter l'oreille et brandir le marteau jour et nuit", voilà l'unique sens que devrait revêtir aux yeux des jeunes gens l'amour qui leur est donné. La confidence, ni l'abandon, ni aucune des formes du commerce amoureux ne sont pour eux - qui en sont pour longtemps encore à épargner, à rassembler. Elles sont l'étape finale ; elles sont cela peut-être à quoi les vies humaines, aujourd'hui encore, peuvent à peine parvenir.
Lettres à un jeune poète.

Char (René) : Afin qu'il n'y soit rien changé

1
Tiens mes mains intendantes, gravis l'échelle noire, ô Dévouée; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.
2
Notre désir retint à la mer sa robe chaude avant de nager sur son coeur.
3.
Dans la luzerne de ta voix tournois d'oiseaux chassent soucis de sécheresse.
4.
Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.
5.
La quantité de fragments me déchire. Et debout se tient la torture.
6.
Le ciel n'est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu. L'étoile furtive de la pluie s'annonce. Frère, silex fidèle, ton joug s'est fendu. L'entente a jailli de tes épaules.
7.
Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid. Ta lampe est rose, le vent brille. Le seuil du soir se creuse.
8
J'ai, captif, épousé, le ralenti du lierre à l'assaut de la pierre de l'éternité.
9.
"Je t'aime", répète le vent à tout ce qu'il fait vivre. Je t'aime et tu vis en moi.

Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944