Un poème / texte au hasard

Aragon (Louis) : On fait l'homme

Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre
Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux
Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
Ce qu'à la fin j'ai su comment le faire entendre
Comment ce que je sais le dire de mon mieux

Parce que c'est très beau la jeunesse sans doute
Et qu'on en porte en soi tout d'abord le regret
Mais le faix de l'erreur et la descente aux soutes
C'est aussi la jeunesse à l'étoile des routes
Et son lourd héritage et son noir lazaret

[...]

On se croit libre alors qu'on imite On fait l'homme
On veut dans cette énorme et plate singerie
Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
Quand chacun de nos pas est par avance écrit

On va réinventer la vie et ses mystères
En leur donnant la métaphore pour pivot
On pense jeter bas le monde héréditaire
Par le vent d'une phrase ou celui d'un scooter
Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

[...]

Regardez ces jeunes gens Qu'est-ce qui les pousse
Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
Ils n'avaient après tout de neuf que la frimousse
Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
Où les songes d'enfance à la fin se défont

Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
Vous avez le cheveu désordre et l'oeil perdu
Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire
Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
On vous solde à la pelle et c'est fort bien vendu

Vous êtes de la chair à tout faire Une sorte
De matériel courant de brique bon marché
Avec vous pas besoin d'y aller de main morte
Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent
Et vos rêves les loups n'en font qu'une bouchée

[...]

J'ai quelque lassitude Est-ce l'heure est-ce l'âge
À faire ce qu'il faut pour être bien compris
Car il ne suffit pas de soigner ses images
Et de serrer de près le sens dans le langage
Il faut compter avec les sourds les ahuris

Il faut compter avec ceux-là que tout installe
Dans l'idée a priori qu'ils se font de vous
J'écris Je suis le boeuf qu'on expose à l'étal
Et mon coeur débité d'une poigne brutale
Quand il est en morceaux les gens le désavouent

Ils pensent que comme eux mesquinement je pense
Ce que je dis pour eux je le dis pour l'effet
Ils ne peuvent m'imaginer qu'à leur semblance
Ils n'ont à me prêter que leur propre indigence
Ils en sont prodigieusement satisfaits

[...]

(1897-1982)
Extrait de "Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre" - Le roman inachevé 

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